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roman

Chibanga : 01 septembre 1974

Publié le par Serge Raoul

Chibanga : 01 septembre 1974

Chibanga « El Africano », le toréador, venait de surgir de la porte principale. C'était un noir, noir comme les pattes d'un crapaud. Déjà les hurlements et les cris fusèrent tout seuls. C'est qu'il ne badinait pas le public figuerenc, surtout celui de la corrida du soir !


« Un chico negro, como la noche, mas que la noche !…
— Veux-tu te sauver ! eh ! cul à poux ! oh ! cul noir ! »


Insensible à ces cris Chibanga resta impassible. Son « costume de lumière » bâillait un peu, car un taureau avait transpercé à la dernière corrida qui l'avait conduit quelques jours à l'hôpital. On le croyait alors perdu et il faisait son grand retour à Figuéras.     
La surprise passée, la foule s'apaisa, les cris cessèrent.

Un fauve couleur savon apparut alors. Il courut jusqu'au milieu de l'arène, il stoppa net ! Il se mit  à mugir, son poil se hérissa. Toute la lumière s'engouffra d'un coup dans l'œil de l'animal et le remplit de noblesse.

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1970 : la Mendigote

Publié le par Serge Raoul

1970 : la Mendigote

Toulouse à l'instar de la France s'ennuyait ferme. La parenthèse soixante-huitarde était à présent fermée. Pour Georges et son frère, l'urgence était de se faire des amis. Les adolescents d'aujourd'hui auront du mal à imaginer ce que communiquer avait alors de laborieux. Contrairement aux polémiques  qu'entraînent les téléphones portables, ce phénomène ne faisait pas partie des litiges familiaux dans les années mille neuf cent soixante-dix ; la proximité des corps, la jouissance de la parole comme seul vecteur de communication entre individus représentaient les règles uniques. Pour les contacts plus lointains, on adressait vaguement une lettre, et puis on recevait tout aussi vaguement et souvent par bonheur une autre en retour. 
 
Les Roche, eux, comprirent comment se faire rapidement des amis : il suffisait de fréquenter les boîtes de nuit à la mode où toute la jeunesse branchée se donnait rendez-vous. Pour les amateurs du Toulouse interlope, les boîtes de nuit étaient les endroits où les rockers rencontraient de jolies filles et où les « minets » cohabitaient avec les vedettes locales. Dès la nuit tombée, c'était une sorte de couvre-feu qui s'installait. La jeunesse se retranchait à l'intérieur des night-clubs, derrière des barbelés de strass et de paillettes.

Les Toulousains prisaient La Mendigote, place Arnaud Bernard. C'était le lieu le plus doux, le plus huppé et le plus luxueux de la ville rose. Les murs étaient tendus de satin pastel baignant dans la lumière colorée de minuscules projecteurs qui donnaient aux teintes un aspect voyant de bon goût. Le décor de la piste de danse représentait une création de pyramides exécutées en en carton pailleté.  Les bordures des tables étaient fluorescentes. 
Les belles lesbiennes venaient s'y rencontrer pour consommer des boissons avant qu'elles ne rentrassent chez elles pour terminer la soirée d'une façon câline. Ici, tout se mélangeait : les âges, les genres, les pouvoirs d'achat… l'endroit tout entier sentait la viande fraîche et appétissante. On croisait souvent le fils du maire ou le propriétaire de la dépêche ; c'est ici aussi que l'on entendit la première fois à Toulouse le « What's Going On »[Disque sorti en France le 21 mai 1971.] de Marvin Gaye qui reste le meilleur disque « Soul » de tous les temps.

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Le Bibent : mardi 15 juin 1971

Publié le par Serge Raoul

Le Bibent : mardi 15 juin 1971

Même quand tu n'éprouves pas d'envie,
Alors que la couette t'appelle
Rien ne vaut l'acrobatie
D'une journée si belle
Il est temps de se lever.


Dehors des rafales passaient, pleines d'une chaleur humide et orageuse. La moiteur de l'atmosphère faisait suer les murs. C'était à prévoir ! Le tonnerre claqua d'un coup sec juste avant neuf heures. Puis la pluie lessiva à grands seaux la place du Capitole. L'endroit sortait d'une période de chaleur intense. L'eau remplissait le trou central qui ressemblait à une mine à ciel ouvert et qui contiendrait bientôt un parking souterrain. Pour l'heure, les Toulousains y tournaient en rond de longues minutes afin de trouver une place pour s'y garer.
Georges arriva à pied au café Bibent. Cet établissement avait été le premier établissement à avoir proposé une bière à la pression en France.
Il salua au passage Michel Vivoux un barde régional, être androgyne, qui trônait en majesté chaussé de cuissardes en cuir. Totalement fauché il venait là pour voir et se faire voir en s'arrangeant pour se faire payer un pot au hasard des rencontres. Comme tous les jeunes à la mode, il tenait à  consommer ici. À la terrasse il choisissait souvent la table de Marie, Joseph, Jean Jaures ou à défaut lorsqu'elle était prise celle des serbes qui assassinèrent l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Le Bibent restait toujours l'épicentre politique de la ville. Oh ! On pouvait voir partout, autour du zinc, dans les WC, dans les couloirs des hommes politiques ici, des journalistes là — que des visionnaires essayant de ralentir l'avènement du Nouveau Monde. Tous avaient élu domicile dans ce café.
Georges choisit de rester à l'extérieur, car il y avait dans l'air une agréable odeur de pétrichor ! La ville sentait l'odeur du sang de Dieu. Il s'assit à une place que venait de quitter un client. Le voilà assis confortablement.
Une jolie fille le rejoignit.
« Bonjour Jessica, en beauté aujourd'hui, comme toujours.
Jessica était là…
Nous avions rendez-vous à neuf heures, je te le rappelle.
—  Je viens de me disputer. Je viens de rompre avec Scalia et cela m'a pris un peu de temps. Je suis désolée.
— Rompre ? tu veux dire… Définitivement ?
— Définitivement ? non ! je quitte son appartement, c'est tout ! … Scalia prend trop de la dope. Il est devenu ingérable, répondit Jessica en clignant malicieusement ses magnifiques yeux verts. »
Ah ! Que la fille était belle !

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