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Chapitre 2 : Première Impression-0608240058
Écrire, c'est faire pleurer sans tendre un mouchoir.
Antonio Lobo Antunes
Et de pleurer. Nous devons nous attacher à la littérature afin de contempler toutes les destinées humaines. Par ce biais, nous constatons que certaines personnes sont privilégiées alors que d’autres, malheureusement, ne connaissent que sanglots et peines. Lorsqu’on me raconte une histoire triste, en retour, elle me fait verser des larmes. Je me souviens particulièrement d'un moment où cette capacité de la littérature à nous émouvoir s'est manifestée dans ma propre vie. Ce fut le cas après une expérience que j’ai eue à la suite d’une rencontre sur Internet.
Cela se produisit un soir de mars 2020 lorsqu’un homme âgé me contacta par téléphone. J’avais indiqué sur un profil Facebook que j'offrais mes services d'auteur. J’avais précisé mon contact. Il me demanda de rédiger la vie réelle d'un garçon prénommé Georges. Il me sollicita pour relater la saga d’une façon objective, y compris dans ses aspects les plus obscurs. J'analysais la proposition sous tous les angles. Après avoir réfléchi pendant une semaine, je décidai d'accepter. Par la suite, nous connaissant mieux, il me fit des confidences sur sa santé. Il ne lui restait que quelques semaines à vivre après avoir contracté la COVID-19.
L’urgence de la situation me fit comprendre qu’il fallait que je saisisse le clavier de mon ordinateur afin d’entreprendre la tâche de scripteur. Les premiers chapitres du roman prenaient forme sous mes doigts avec une énergie remarquable. Chaque mot prononcé résonnait dans ma chair comme si j’en avais vécu le contenu. Toute phrase écoutée devenait un fragment de ma vie, une pièce d'un puzzle complexe que je m'efforçais de reconstituer.
Au fil de nos conversations téléphoniques, je me surpris à être de plus en plus absorbé par le personnage de Georges. Ce qui avait commencé comme un simple travail d'écriture se transformait progressivement en une expérience profondément personnelle. Chaque détail et chaque anecdote énoncés résonnaient en moi d'une manière inattendue. Je me mis à réfléchir non seulement à la vie de Georges, mais aussi à la mienne. Comment aurais-je réagi face aux situations qu'il avait vécues ? Quelles émotions aurais-je ressenties ? Ces questions, d'abord timides, devinrent de plus en plus pressantes, m'entraînant dans une introspection que je n'avais pas anticipée au début de ce projet. Cette interrogation m’accompagna lors de tous nos dialogues incessants. Elle émailla mes pensées. Pourtant, un jour, nos échanges cessèrent brutalement. Je n’ai plus eu de ses nouvelles. Cette rupture me laissa perplexe. Je ne pouvais pas en connaître la cause. Était-ce sa disparition, un changement d’humeur ? Un vide s'installa, laissant place à une solitude pesante, comme si une partie de moi-même s'était évanouie avec lui. Mais, paradoxalement, cette interruption dans notre relation téléphonique me rendit service. Elle me permit d'achever mon travail en toute quiétude. Cette plénitude apaisa mes frénésies en m’aidant à créer les transitions temporelles manquantes dans le récit. Grâce à cela, lorsqu’une phase n’était pas explicitée, j'imaginais une explication logique, la plus plausible. Alors, petit à petit, je m’immisçai dans le rôle principal en lui insufflant mes propres émois. Comme un dieu créateur. Cette agitation intérieure cessa lorsque la dernière touche du clavier ne résonna plus sous mes doigts.
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25 janvier 2025
Envoûté par les Destins-LTDD-#Extrait-1-2808250059
#LittératureVivante #ÉcritureIntime #SergeRaoul #MémoireDesMots #DestinsCroisés
Écrire, c'est faire pleurer sans tendre un mouchoir.
Antonio Lobo Antunes
Et de pleurer. Nous devons nous attacher à la littérature afin de contempler toutes les destinées humaines. Par ce biais, nous constatons que certaines personnes sont privilégiées alors que d’autres, malheureusement, ne connaissent que sanglots et peines. Lorsqu’on me raconte une histoire triste, en retour, elle me fait verser des larmes. Je me souviens particulièrement d'un moment où cette capacité de la littérature à nous émouvoir s'est manifestée dans ma propre vie. Ce fut le cas après une expérience que j’ai eue à la suite d’une rencontre sur Internet.
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Roman - Théâtre des Disparus - Chapitre 1 - Envoûté par les Destins
Un vieil homme au crépuscule de sa vie. Un écrivain public en quête de vérité. Une rencontre qui bouleverse tout. Un homme confie ses secrets les plus intimes. Ses mots deviennent une leçon d...
https://www.atelierdesauteurs.com/text/1235757175/roman---theatre-des-disparus/chapter/769095
26 janvier 2025
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Chapitre 3 : Inscription en Mairie - 0608240057
Le père se rendit à l'hôtel de ville pour déclarer la naissance, pensant que ce serait une simple formalité. Un officier d'état civil, manifestement désireux de paraître important, commença à poser des questions.
— Votre nom, s'il vous plaît.
— René Roche.
— Roche, comme la pierre ?
— Oui, c'est cela.
Prenant la carte d’identité.
— Vous êtes né le 28 août 1926, c'est bien ça ? Ma mère est née aussi le 28 août.
— Ah ! Oui ! Bien sûr.
— Quelle est votre profession ?
— Comptable à La Provimi.
— Marié ? Le nom de l’épouse ?
— Rosa Roche.
— Sa date et son lieu de naissance ?
— Le 28 septembre 1931, Figueras.
— Figueras avec un A, en Catalogne, près de la frontière française ?
— Oui, c'est bien ça.
L’agent vérifia dans une nomenclature et confirma que Figueras était bien en Catalogne. Selon la coutume locale, il fallut ajouter deux prénoms auxiliaires. Celle-ci exigeait les choix de ceux des deux grands-parents paternels et maternels qui, disait-on, protégeaient l'enfant du mauvais sort.
Alors que l'agent s'apprêtait à terminer l'inscription, il se tourna soudainement vers la photographie du président de la République Vincent Auriol accrochée au mur. Dans un élan de patriotisme inattendu, il exécuta un salut militaire exagérément solennel, comme s'il était en présence du Président lui-même. Ce geste, totalement hors de propos dans le contexte d'une simple déclaration de naissance, provoqua un éclat de rire chez René, qui ne put s'empêcher de remarquer l'absurdité de la situation. L'agent, réalisant le ridicule de son geste, tenta de se ressaisir en toussotant discrètement, mais le malaise était palpable. Ce moment burlesque, bien que bref, ajouta une touche de légèreté à la scène et resta gravé dans la mémoire de René.
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26/01/2025
Chapitre 4 : Pressentiments et Platanes-0608240056
Après l’épisode du clerc de mairie, René avait besoin d’aérer son esprit. Dans ce but, il décida de se rendre à un endroit qu’il aimait, les allées d’Étigny. Il longea le Café Darolles. À l’intérieur, un juke-box jouait en boucle « Rock the Joint[Rock The Joint, Bill Haley-1952] » de Bill Haley. Afin de se réchauffer, il esquissa un pas de danse et remonta le col de sa veste. Après avoir dépassé l’Hôtel de France, il gravit quelques marches.
Arrivé sur les allées, il foula une pelouse pour atteindre une dalle bétonnée. Là, un banc l'attendait. Il s'assit. Malgré sa position confortable, il ressentait une vague de malaise. Vous savez, ce genre de pressentiment que quelque chose tente de vous communiquer un message étrange. Soudain, les paroles de Bill Haley commencèrent à se distordre, devenant étrangement incompréhensibles et inquiétantes. Le rythme entraînant se transforma en une mélodie discordante et oppressante. Ce changement eut une conséquence sur le cerveau de René. La perturbation musicale était le signe avant-coureur d'événements surnaturels troublants à venir. Sur un couplet, sa vue se brouilla. Les passants autour de lui réagissaient de manière inhabituelle ; certains se figeaient, d'autres paraissaient perdus en une transe étrange. Il se ressaisit.
Alors il étira ses bras. Il leva les yeux et les rayons du soleil l’éblouirent. Une nuée d’oiseaux s’envola d'une toile d'araignée de branches entrelacées. Il se sentait isolé au milieu des promeneurs. Sans la présence de Rosa, son épouse, à ses côtés, c’était un homme seul, perdu dans une marée mouvante. Il ne se reconnaissait pas dans ces gens qui bavardaient, riaient, se pressaient les uns contre les autres. Il fumait plusieurs cigarettes en prenant soin d’éparpiller les mégots éteints à l’intérieur d’une poubelle à sa droite. Il songeait nerveusement aux difficultés qu’engendrait le fait d’être père. Celui-ci était un voyage complexe parsemé de défis et de découvertes. Il se trouvait confronté à un mélange d'agitations intenses et contradictoires, au terme duquel la haine l’emportait.
Au beau milieu de ces allées, majestueusement dressés, une quarantaine de platanes trônaient là. Leurs feuilles, suivant un ballet élégant, tombaient en vol plané, d'une lenteur d'abord, puis plus rapidement, lorsque l'angle de chute devenait aigu. Sous ce spectacle de danse, deux fillettes, l'une à vélo et l'autre à trottinette, franchirent l'allée face à Georges. Les gamines déposèrent leurs jouets au sol puis se couchèrent, protégées par les arbres. La première, une brune, celle qui avait la bicyclette, posa une question à la façon dont le font les enfants pour s'amuser en jouant sur les sonorités de la langue.
— Tu préfères les brocolis ou les « brocoulous » ? demanda la brune en riant.
La blonde, aux yeux violets, plissa les yeux, intriguée.
— C'est quoi, les « brocoulous » ? Ça n'existe même pas !
— Mais si, c'est comme les brocolis, mais avec un nom rigolo ! répondit la brune avec un sourire malicieux.
— Ah, d'accord ! Moi, j'aime bien les brocolis normaux, surtout quand maman met du fromage fondu dessus. Mmm, trop bon !
La brune fit une grimace exagérée.
— Beurk, moi j'aime pas trop, ça sent bizarre !
— N'importe quoi, c'est super bon ! T'es juste difficile, voilà tout !
— Et toi, avec tes cheveux longs, on dirait une princesse !
Les deux filles éclatèrent de rire, oubliant presque leur jeu de mots initial. En vérité, l'interrogation avait été choisie, un peu au hasard, pour meubler un silence. La belle blonde n’avait toujours pas apporté de réponse, mais ce n'était pas grave, parce que son amie répéta la question qui fut interrompue par un bruit bizarre.
Une rumeur parcourait la foule. Les personnes s'agitaient, se poussaient pour tenter d'apercevoir ce qui se passait. C'est alors que la clique de la compagnie des Sapeurs-pompiers du Gers, dont les uniformes brillaient tant par le pittoresque que par l'élégance, apparaissait en haut des escaliers et marchait d'un pas martial et cadencé. Les graciles jeunes filles accompagnèrent d'un regard sucré les virils soldats du feu. Le cortège passa à côté des gamines et s’avança au milieu de la photosphère du lieu, à l’endroit où l’espace se dérobait à la vue.
De son côté, perdu au fil de ses pensées sombres, René observait distraitement la scène devant lui. Cependant, alors que le cortège s'éloignait, une douleur fulgurante lui vrilla soudain le bas du dos. Il fut pris de vertiges. Il ressentait parfois cette gêne lancinante, mais jamais avec une telle intensité. Il se crispa, le souffle coupé, tandis qu'une vague de chaleur l'envahit. Pressentant que l’alerte n'était pas anodine, il réalisa que ce mal de dos allait bien au-delà d'un simple inconfort passager. Il devenait le symptôme d'un mal plus profond, qui risquait de bouleverser son existence. Il aurait des répercussions sur tous les aspects de sa vie, y compris sa relation naissante avec son fils.
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26 janvier 2025
Chapitre 5 : Un Riche Passé-0608240055
Lorsqu'ils franchirent le seuil de leur maison, Rosa et Georges ne trouvèrent pas René. Il s'était absenté pendant trois jours sans donner de ses nouvelles. Il revint, ne prononçant pas un seul mot d'excuse pour cette fugue. Il ne fournit aucune raison de son comportement singulier.
Le temps s'écoula. Georges poursuivit un bon développement physique. Malgré l’attitude de dédain du père à son sujet, il effectuait des nuits sans pleurer. Il buvait goulûment son biberon sans rechigner ni faire le moindre caprice. Les parents le baptisèrent à l'église, comme quatre-vingt-quatorze pour cent des Français qui pratiquaient cela au cours des années 1960. Une vie commençait pour le trio.
— Tu as remarqué, comme je le constate moi-même, déclara Rosa à son mari manifestement contrarié, combien notre fils te ressemble.
— Les chiens ne font pas des chats, c'est bien vrai.
— Quel dommage que la couleur de tes yeux ne lui soit pas passée en héritage !
*
Lors des premiers mois qui suivirent la naissance de son fils, la mère le promenait fréquemment à l'intérieur de son landau. C'était une belle femme de type hispanique. Elle ne se servait pas de sa beauté en se rendant invisible aux yeux des hommes. Elle utilisait une gestuelle ralentie et gardait le silence. Tout dans sa manière profonde était de s'effacer et de se soumettre.
*
Par la rue Laborde, elle aimait longer les cent mètres de la cathédrale Sainte-Marie que Victor Hugo considérait « riche à l'intérieur et pauvre à l'extérieur ». Toutefois, Fernand Sarran, écrivait à son sujet :
« Voilà les tours. Voilà les murs. Voilà les voûtes.
Les pierres qu'apportaient les mains, je les sus toutes
Poser à fin niveau l'une sur l'autre.
L'art n'a laissé ni le plein ni le creux au hasard,
Et que le jour se lève ou que le jour se décline,
L'Église désormais, droite sur la colline
Est un hymne de Pierre à la mère de Dieu,
Et pourtant ! … Et pourtant ! Tiens ! Je t'en fais l'aveu.
J'ai l'esprit en deuil du mal de mes pensées. »
La mère et son enfant laissaient l’édifice sur la droite et regagnaient l'escalier monumental en traversant la place de Salinis où fleurissaient des feuillus aux fruits sucrés qui remplaçaient les platanes. Les racines s'enfonçaient au plus profond de l'ancien cimetière. Elle s'émerveillait du paysage gersois depuis le sommet de la colline. Elle s'asseyait, le garçon sur les genoux et lui montrait le monde. Elle se levait ensuite, descendait quelques marches afin d’atteindre un jardinet au milieu duquel un robinet déversait une eau mutine. La fontaine murale maintenait au cœur les sonnets récités par les acteurs de la Comédie-Française à la gloire de la Gascogne. Les louanges furent prononcées le jour de l'inauguration de la statue du chevalier d'Artagnan. Depuis ce jour, Charles de Batz de Castelmore trône là, botté, l'air impétueux, le regard élevé vers le ciel tourmenté, prêt à dégainer son épée. Le capitaine des Mousquetaires du Roi représente un rempart solide du monde des bourgeois face à la plèbe qui vit au bas de la ville.
*
Le temps s’écoulait, et chaque mois apportait des événements tissant un lien caché entre les souvenirs. Alors que Rosa et Georges continuaient leurs promenades, la cité d'Auch semblait également évoluer, alternant entre révolte et harmonie. Les nouvelles pousses, nourries des narrations de bravoure et de lutte qui imprégnaient l'atmosphère de la cité, grandissaient avec une conscience enracinée profondément. À l'instar des anciens qui osaient défier l'autorité, les petits Gersois avaient l'audace de s'élever contre les tutelles bourgeoises en place. Ils faisaient souvent la nique aux gendarmes locaux et commettaient de menus larcins. Cette connexion au bras du passé, bien que subtile, était toutefois palpable. Les murmures de l'histoire se mêlaient au quotidien, tissant un fil masqué entre la tradition et le présent. Les contes de jadis se confondaient avec les histoires contemporaines, créant une toile complexe qui contribuait à l’évolution d’une communauté. Pendant que la vie continuait son cours tranquille, les échos de la Révolution résonnaient au beau milieu des rues, rappelant à chacun que l’intrépidité et la détermination demeuraient des vertus intemporelles, transmises de génération en génération. Les murs de la vieille cité distillaient une atmosphère mystérieuse qui baignait les Auscitains, pénétrait leurs gènes et se régénérait insidieusement en un esprit de liberté dont ils firent preuve un 30 ventôse an 7 dont voici le récit.
Le 20 mars 1799 fut une journée mémorable ! En effet, pour la première fois, la population de la basse agglomération se révolta contre la haute. Au matin, les habitants, pris d'une frénésie, se sont réunis sur la berge du Gers. Ils se formèrent en colonne, avec les femmes en tête, arborant une bannière blanche de soie mesurant deux mètres de long sur quatre-vingts centimètres de large, portant l'inscription en majuscules :
« DRAPEAU DES RÉPUBLICAINES »
Un membre de la société soutenant les principes de la Constitution et six assesseurs ont marché à dix mètres derrière. Le groupe a gravi l'éperon rocheux qui domine l’endroit afin d'arriver au temple municipal. Une fois là, le représentant du peuple s'est adressé aux autorités publiques.
— La souveraineté du peuple est inaliénable et supérieure à celles de la noblesse et du clergé. L’exercice des droits par le Tiers état étant difficile, il a délégué une partie de ses prérogatives aux gens des beaux quartiers. En contrepartie de ce mandatement, la population exige d'eux qu'ils respectent strictement la loi. Sinon, ils seront mis à mort.
Le maire a immédiatement pris la parole et a dit :
— Je me réjouis que les citoyens aient trouvé la liberté jusqu'ici oubliée. Je jure, sur mon honneur, prêter allégeance au peuple. J'ai toujours défendu la Constitution. Mon objectif incessant est de garantir la prospérité de tous les habitants, du plus pauvre au plus riche.
Ces mots apaisèrent l'assemblée. Les personnes quittèrent le lieu du rassemblement en ordre. Depuis cette période, les Auscitains vivent ensemble en paix et en harmonie, du moins c'est ce que l'on m'a raconté et ce que je veux croire.
*
L’héritage de Georges était double. Gascon du côté du père et Catalan du côté de la mère. Tout cela concoctait un mélange détonnant hérité des novateurs qui participèrent à l'insurrection. La rébellion, gravée dans la moitié de ses gènes, façonnait le caractère d’un insurgé. À travers les récits mystérieux transmis par l'atmosphère de la ville, l’enfant absorbait l'esprit intrépide de ceux qui défièrent l'autorité et revendiquèrent la liberté du peuple. Ce fil conducteur dissimulé, accompagné par une bravoure ancestrale, guidait ses pensées, lui insufflant la détermination nécessaire pour se dresser contre l'injustice. Ainsi, au fil des moments difficiles qu’il affrontait, il faisait honneur à la mémoire de ses ancêtres.
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Chapitre 6 : La QuĂŞte-06082400054
C'était dans les pas d’anciens habitants d'Auch que les Roche firent les leurs. Mais, la solidarité et l’amour entre les générations n’avaient pas cours à l’intérieur de cette famille. René manifesta une animosité à l’égard de Georges dès son plus jeune âge. Il ne possédait pas l'instinct paternel. Malgré la dureté dont le fils subissait constamment les effets, Rosa, de son côté, ne perdit jamais espoir. Elle pensait que son mari changerait de comportement. Avec les yeux remplis de gentillesse et les paroles motivantes, elle a encouragé le garçonnet à s'accepter tel qu'il se percevait. Malgré les épreuves et le rejet, la mère insuffla à l'enfant l'importance de la confiance en soi. Un amour inconditionnel permet à un entourage de cultiver l'estime de soi, si essentielle pour s'épanouir pleinement. S'accepter tel que l'on est constitue une leçon précieuse.
Les mois s'écoulèrent et la situation au sein du foyer demeura la même, puis elle empira. Le père refusait de montrer la moindre affection envers sa famille. Il ne lui accordait aucune attention particulière. Il tournait irrévocablement le dos au sentiment d'amour. Puis un jour, le pater familias apprit de Rosa qu’elle était enceinte. Patrick naquit le 2 avril 1954. Cependant, la venue de ce nouveau membre ne transforma pas les relations au sein de la communauté.
Avec le temps, la vision de Georges grandit et s'approfondit. Il se mit à réfléchir à la raison pour laquelle René le détestait. Il l’interrogea même en utilisant des phrases maladroites. Celles-ci restèrent sans réponse et encore moins de justifications. Le gamin continua à subir son sort.
Heureusement, quelques années plus tard, il trouva une passion qui diminua ses peines : la pelote basque. Le jeu traditionnel, il le pratiquait contre les murs de la cathédrale Sainte-Marie. Grâce à l'accueil reçu des autres, le jeune Roche commença à se sentir apprécié. Débordant d'énergie, sa fantaisie prit forme dans ses mouvements gracieux et audacieux. Il s'amusait tellement que, rentrant chez lui, il en oubliait presque la dureté paternelle. Chaque jour, le joueur impatient n'attendait que le moment de retrouver ses amis dans le but de pratiquer la « main nue ». Tous ces gamins enthousiasmaient les passants, excepté l'archiprêtre qui avait peur qu'ils n'abîmassent le lieu consacré. La désapprobation de l’homme d’Église ne découragea pas les frappes des balles contre les murs de la cathédrale. Le choc des balles accompagnait en cadence la prière du Gloria qui s'élevait des voûtes sacrées. Le garçon se tourna de plus en plus vers l'activité sportive à dessein de trouver du réconfort et des moments de plaisir. Il se sentait exalté et épanoui lorsqu'il pratiquait. Il fit rapidement preuve de dextérité. Il devint la coqueluche des athlètes en herbe du quartier, ce qui ne laissa pas indifférents les habitants du faubourg. Il s'amusait tellement en jouant qu'il en oubliait presque les mauvais traitements. De sa passion, il acquit de nouvelles compétences de réflexion et de concentration. Il nourrissait l'espoir qu'un jour le père lui reconnaîtrait des talents et de la valeur. Son rêve était de remporter le respect de son géniteur et de gagner une petite place à l’intérieur de sa vie.
Au fil des semaines, le jeu devint davantage qu’un simple loisir. Il se transforma en un sanctuaire de liberté et d’expression personnelle. Les murs de la cathédrale Sainte-Marie, témoins de ses exploits, résonnaient du son des balles frappées vigoureusement. Chaque coup jetait un cri silencieux, une rébellion contre l’indifférence glaciale de René. Georges y trouvait une force nouvelle, un moyen de canaliser sa frustration et sa colère en quelque chose de constructif et de valorisant. Les mois passèrent, l’enfant grandit en stature et en habileté. Il devint non seulement un joueur respecté, mais aussi un pelotari admiré pour sa persévérance et sa résilience. Il comprit par le biais du sport que, malgré les épreuves, il était possible de découvrir sa place au milieu du monde et de s’épanouir. Il ne représentait guère un individu rejeté, mais un être à part entière, fort de ses propres mérites.
Un jour, lors d’un tournoi local, le père fit une apparition inattendue. Empreint de curiosité, il observa son fils depuis les gradins. Georges, absorbé par la partie, ne remarqua pas immédiatement la présence de l’homme. Ce n’est qu’après avoir remporté le match, sous les acclamations de la foule, qu’il aperçut la silhouette familière. Leurs regards se croisèrent et il n’y eut aucune réaction d’affection en retour.
28/01/2025
Chapitre 8 : une folle Descente-0608240052
Les frères Roche atteignirent le haut de la rue. Leur insouciance contrastait avec l'humeur maladive de la buraliste Poullard. Ils commençaient le jeudi de septembre, comme tous les autres jeudis, semblables pour l'essentiel.
— Attends-moi, tu as de grandes jambes, cria Patrick en soufflant.
— Dépêche-toi, minus, je suis pressé.
— Est-ce que Scalia est là ?
— Alain ?
— Oui, Alain, tu es sourd ou quoi ? s'impatienta le benjamin.
— Non, je ne suis pas sourd, qu'en sais-je ! Je pense qu’il n’est pas arrivé. Je ne le vois nulle part. Il n’est pas là. Je suppose qu’il ne devrait plus tarder.
Les deux frères patientèrent encore quelques minutes, toutefois, à dix heures, l’ami manquait toujours à l’appel.
Mais, qui était donc ce fameux retardataire ? Il s'agissait tout simplement du fils d'un harki, un homme reconnu pour ses services pendant la guerre d'Algérie. En retour, le gouvernement français lui avait offert un emploi de préposé à la Poste à Auch. De plus, il avait eu la chance de recevoir gracieusement une télévision de la part de l'État, un objet assez rare à cette époque. Ainsi, au sein du quartier, Alain se trouvait le seul à pouvoir profiter des programmes choisis diffusés par ce qu'on appelait l'ORTF[L’office de radiodiffusion-télévision française]. Celui-ci invitait les frères Roche à venir regarder les films de l’unique chaîne. Afin de faire fonctionner l'appareil, il fallait insérer des pièces d'un franc à l’intérieur d’un minuscule interstice. Les gamins avaient les yeux grands ouverts devant l'écran. Ils trépignaient bruyamment quand l'image devenait noire. D’un bond, ils se précipitaient alors vers la fente adéquate dans la seule intention d’y glisser de la monnaie. Ainsi l’émission se relançait. Ils riaient. Une amitié forte les liait lorsqu'ils se serraient sur le canapé face à ce bidule magique.
Au bout d’un instant, Alain rejoignit les deux frères Roche au son de l'accordéon d'André Verchuren sortant de la radio nasillarde du magasin de la buraliste Poullard.
— Désolé du retard, les gars. J'ai eu quelques soucis à la maison, s'excusa le traînard. Il sentait le parfum bon marché et avait exagéré sur la dose. Mes parents ont reçu une lettre importante de la police. Il se pourrait qu’on soit obligé de repartir en Algérie. Mes parents sont vraiment inquiets. Ils ne savent pas quoi faire.
— Il faut en parler à nos parents. Les adultes sauront quoi faire, dit Patrick.
— Oui ! Ma mère dit toujours qu'il faut s'entraider entre voisins, surenchérit le frère.
— Tu crois que ça changerait quelque chose, Georges ?
— Bien sûr ! Regarde comment les gens se sont mobilisés quand le magasin de madame Poullard a failli fermer.
— Merci les amis. Je me sens déjà moins seul face à ce problème.
Pour les remercier, il embrassa ses deux amis. C'est alors qu'un écho de voix distinct répondit aux bises. Au bas de la rue, un organe mâle de basse chanta en gascon.
« En awan lous ouenous ! En awan la doutzeno !
En awan lous ouenous ! Nei la paireto pleno !
Qu'en awen per touls lous gous.
Per las brunas e las bloundos !
E par les roundos ? »
— Tiens, c'est le jour de Rudelle, le vendeur d'œufs frais, dit Georges.
— Le vieux accompagné de son chien nommé Crados ? demanda Scalia.
Tous rirent en répétant.
— Crados, Crados.
— Oui, c’est lui. Nous sommes jeudi et, ce jour, chez nous, c'est toujours omelette, faite avec les œufs de Rudelle, répondit l’aîné des Roche.
Tous regardèrent dans la direction d'où venait le son de la voix, captivés par l'atmosphère chargée de bonne humeur qui flottait dans l’environnement. Cependant, l'attention générale se détourna rapidement, car ils devaient se concentrer sur ce qui les réunissait ce matin-là. Ils mirent de côté les distractions à la seule fin de se consacrer à un objectif commun : faire du patin à roulettes dans la rue Edgard Quinet.
Celle-ci grimpe perpendiculairement à la place de la Liberté pour percer de son dard l'arrière de l'hôtel de ville. Elle ne cesse de se cabrer tout le long de son quart de kilomètre. Lorsqu'ils gravissaient le raidillon, les véhicules criaient. Profitant de la toponymie de lieux, les enfants avaient inventé un jeu. La règle était simple : s'élancer du haut, face à l'ancien carmel et s'arrêter net en bas à l'angle de la place de la Liberté et de la rue d'Embaques. Surtout, ne pas passer cette limite, sinon, cela présageait une percussion violente avec une voiture venant en face. Bien qu'ils pratiquassent souvent cet exercice, ne croyez pas que cela était aisé. Ces jeunes prenaient des risques, pourtant, selon les règles du domaine du patinage, les trois garçons réalisaient des virtuosités. Ce qui n'était pas le cas de leur aptitude pour les études.
— Ils ne marchaient pas très bien en classe, disait la mère Scalia. Justement, dans le domaine scolaire, Alain, ce jour, était préoccupé par un devoir à rédiger pour le lendemain. Veuillez rédiger en une page votre vision de l'an 2000, avait demandé le maître. Bien que le devoir parût simple, il ne suscitait aucune réflexion chez lui. Aussi, il saisit cette occasion pour poser des questions à ses amis afin d'espérer découvrir quelques réponses. Toutefois, ce thème ne provoqua pas le meilleur enthousiasme au sein de la jeune assistance. Georges s'exclama, semblant vouloir se débarrasser d'un fardeau.
— Voilà ! À mon avis, les hommes auront des vêtements et des hauts-de-forme comme dans le passé. Ce sera magnifique ! Les maisons seront rondes et voleront en plein ciel. Les voitures nageront sous terre. Il y aura au fin fond des rues, des sortes de sous-marins sur coussins d'air. Il termina son intervention par un puissant « Mille dieux ».
En entendant le gros mot prononcé contre le Très-Haut, les joues du benjamin des Roche prirent une teinte cramoisie.
— Qu'en penses-tu, Patrick ? demanda Alain.
— Je… Je pense… Que… Que... Heu !
— Que… Quoi… Accouche, bon sang.
— Arrête de l’embêter, copain. Il est trop jeune pour avoir un avis, intervint l’aîné.
S'abstenant de toute pointe de discorde, Alain était obligé d'admettre que son ami avait raison. Conséquemment, les enfants convinrent de clore la réflexion sur ces paroles.
Scalia remercia tout le monde et reformula la synthèse de la discussion en une dizaine de mots. L'an 2000 sera une période riche et fructueuse. La conclusion se présentait de manière plutôt nette et concise.
— Vraiment superbe ton résumé, un peu comme ta télévision, dit Georges.
Dans son esprit, rien n’était aussi beau que ce nouvel objet. Naturellement et de concert, les autres acquiescèrent allègrement à cette analogie inattendue. À onze heures, le carillon du carmel sonnait et c'était l'instant nimbé d'un mélange tantôt jouissif, tantôt périlleux : participer à une session de patinage. Ils crièrent des « Un pour tous et tous pour un ! » Puis les trois mousquetaires s’envolèrent alors depuis le bord de la ruelle. Ils grimpèrent et descendirent plusieurs fois la pente. Au moment où commençait le onzième aller-retour, Scalia adressa une mise en garde.
— Fais gaffe, Patrick, un obstacle sur ta gauche.
Il était déjà trop tard. Son manque de coordination, et son déséquilibre entraînèrent un événement comparable à un cataclysme tel que celui provoqué par une bombe atomique tombant sur le quartier. Il venait de heurter Léonce Rudelle, le coquetier accompagné de son chien Crados. La bête menaçante, qui ressemblait à un porcelet blanchi à l'eau de javel, aboyait dans le but d’intimider les jeunes. À la suite du choc, le bâton de marche du vieux chuta sur le macadam, tandis que sur ses vêtements était déposée une omelette parsemée de gris et de jaune. Le paysan fulminait et parlait d'un ton rude avec la voix éraillée et basse.
— C'est tiou qu'ils sont sots, ces morveux. Espèces d'idiots tout sombres. Vous allez souffrir les morpions, pour ça. Boudiou ! Vous allez payer, pour ça. Diable ! Vous allez goûter de ma canne, grands cèpes. Je vais vous écaler, moi !
Puis le coquetier saisit son bâton avec précipitation et marmonna des insultes qui mélangeaient du sabir gascon et du français populaire. C’est à ce moment qu’il asséna un rude coup de bambou sur les côtes de Patrick. Celui-ci se mit à pleurer. Il cria :
— Aïe ! Ouille ! Maman, au secours ! Viens m'aider, maman.
Georges lança à la cantonade.
— Allons, fuyons vite !
Les enfants se dérobèrent. C’était certainement l’utilisation de la badine qui avait mis les jeunes en déroute. De la sorte, ils entreprirent une course éperdue au beau milieu de la rue, poursuivis par le misérable Crados.
Puis Léonce s'adressa à madame Poullard, la gardienne des secrets et des potins du coin, qui s'approchait afin de se délecter du spectacle. Conséquemment, il l'accabla de reproches, toujours sur un ton menaçant.
— Fous-moi le camp de là ! Que viens-tiou faire là, la femme ? Te moquer comme d'habitude, hein ! Milas diou ! Espèce de voyeuse ! Fous le camp, vieille bique, ou je tiu redresse à coups de bâton... l'emmerdeuse ! Cé tiou un rat qui s'est y entré à l’intérieur de ton crâne, je vé tiu li faire sortir ! Boudiou ! Adieu-siat, filh de puta !
La marchande de journaux s’éclipsa telle la lune et se réfugia à l’intérieur de son échoppe. La radio du magasin diffusait les paroles des « Enfants du Pirée [Les Enfants du Pirée, Dalida-1960]» par Dalida.
Par la suite, par souci d’échapper aux crocs de Crados, la troupe se cacha derrière un grand camion garé sur la place de la Liberté. C’est ainsi qu’il ne resta plus que leur patience et d’attendre le départ du chien. Enfin, l'heure indiquée par l'horloge du carmel afficha midi. Cela annonçait le retour des jeunes au domicile. Ceci en valait la peine, car, comme chaque jeudi, des fumets culinaires prometteurs d'une belle omelette hebdomadaire imprégnaient l’appartement.
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Chapitre 9 : une Famille Brisée par la Violence-0608240051
Les Roche vivaient au cœur d’un appartement modeste juché au premier étage d'un petit immeuble pour pauvres qui donnait sur une placette. Ils partageaient le bâtiment avec un étudiant discret qui habitait au rez-de-chaussée.
Le printemps touchait à sa fin, laissant place à l'été qui se profilait à l'horizon. C'était un mauvais dimanche de juin. Il était 18 h 30. Le vent martelait les vitres, tel un présage sinistre de la tempête à venir. L'atmosphère pesante s’infiltrait dans chaque recoin, telle une ombre inquiétante. Les murs, témoins silencieux de tant de drames, semblaient se resserrer en étouffant tout espoir.
Rosa, vêtue d’une robe à fleurs échancrée, préparait une soupe. Georges était assis à ses côtés. Pour passer le temps, il suçait la manche gauche de sa chemise.
C'est à ce moment-là qu'on entendit le bruit de la porte de l'immeuble claquer, un coup de poing ébranla la cuisine. René apparut ; il était ivre et titubait. Tous ses membres heurtaient dangereusement les meubles, semblables à ceux d'une marionnette désarticulée. Ses yeux, injectés de sang, recherchaient désespérément un point d'ancrage salvateur. Chacun de ses pas sourds grondait tel l’orage qui menaçait. L'ambiance de la pièce se chargeait d'électricité. Les mots qui s'échappaient de sa bouche étaient identiques à des éclairs sonores. Sa présence même paraissait remplir l'espace. La furie alcoolisée semblait prête à engloutir tout sur son passage.
Il s’adressa à Rosa en désignant le fils.
— Cet idiot mordille bêtement un bout de tissu.
— C’est notre enfant.
— Non, non, c'est uniquement le tien.
— Quoi ? C’est le nôtre. Tu dis n'importe quoi quand tu as bu.
Ces paroles ne firent qu'attiser la colère de l’homme. Son regard se durcit, les traits du visage se crispèrent tandis qu'une veine palpitait sur sa tempe. René fixa Georges d'un air mauvais, le dévisageant comme s'il était la source de tous ses maux. Le geste anodin de ronger la chemise, qui aurait dû susciter la tendresse, ne fit que déchaîner sa fureur. Incapable de contenir plus longtemps une rage intérieure. Il explosa en perdant le contrôle de lui-même. Après avoir saisi sur la table une marmite en fonte, il ouvrit la porte de la cuisine et la jeta du haut des escaliers. Le bruit qui en résulta fut assourdissant, semblable à celui d'une tôle mécanique que l’on froisse.
L'étudiant du dessous ne bougeait pas, préférant rester prostré sous les draps, apeuré et hagard, en attendant la fin de l'orage.
René gifla son fils. Celui-ci mettait les mains sur les oreilles. Malgré cette précaution, il entendait les cris du père furieux. Des frissons de terreur couraient le long du dos. Il avait peur. C'est normal, à neuf ans.
Rosa implorait.
— Laisse le petit ! Laisse-le ! Je t'en supplie !
Le père saisit l’enfant tel qu’on le fait avec un chiot. Il le découvrit et flagella les jambes nues avec le ceinturon de son pantalon. Il le projeta dans un placard sous l'évier. Puis René interpella sa femme.
— Je t'interdis de le sortir de là. As-tu compris ?
Celle-ci acquiesça. Elle songea.
— Il vaut mieux qu'il soit là en sécurité.
Alors, l’homme quitta la pièce. Le parquet ne tremblait plus.
Dans l'exigu cagibi, Georges sentait un goût étrange à l’intérieur de sa bouche. Le sang coulait de son nez, telle une saveur désagréable et métallique. Dans son refuge improvisé, il ferma les yeux, essayant d'imaginer un monde différent. Un monde où les dimanches étaient remplis de rires et de jeux, où les pères ne se transformaient pas en monstres quand le soleil commençait à décliner. Rosa passa la nuit allongée sur le sol devant l'évier. Le noir, les sanglots de sa mère et la peur de l'enfant, tout cela resterait gravé dans sa mémoire.
Le lendemain matin, la lumière du jour filtrait timidement à travers les rideaux, révélant les stigmates de la nuit passée. Des éclats de verre brillaient sur le sol comme autant de larmes cristallisées, témoins muets de la violence qui avait secoué le foyer.
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Chapitre 10 : Un RĂŞve Troublant-0608240050
Quand vous regardez le mur entier en face, vous voyez une porte béante. Devant, une grande caisse noire est posée sur le sol. Celle-ci est entourée de statues sinistres à l’intérieur de leurs niches. Les parois, recouvertes de lierre, paraissent murmurer des secrets tandis que le vent siffle à travers les fissures. Aux alentours, le paysage baigne au cœur d’une lueur sale. La scène est d'une étrange rigidité, rien ne semble bouger. Progressivement, derrière le décor funèbre se développe une musique céleste. Enfin, une forme ténébreuse, revêtue d'un linceul maudit, se tient muette à l'angle de l’ouverture. Le visage est figé, invisible aux mortels. Le panorama est plongé au milieu d’un brouillard blafard ; pas une ombre ne remue et aucune vie ne coule. Au sein de cet état de stupeur, un garçon erre sous les cieux privés de soleil. Il s'arrête face à la créature. Il est raide comme au garde-à-vous sur des sols mordorés. Il écoute, mais il n'entend rien. Le personnage perçoit intuitivement une chose dont il n'obtiendra une explication que tardivement. L'apparition lui fait signe de la main, le bras froid tendu.
— Viens à moi ! N'hésite pas, je t'attendrai sans trêve. Un jour, tu seras à moi.
Puis des oiseaux sortent de nulle part et se mettent à voler. Ils vocalisent d'abord par des cris stridents avant de lancer des appels. C'est alors que, répondant aux volatiles, deux orbes jaillissent à leur tour. Des globes oculaires jaunes à pupilles de charbon qui se mettent à monter et à descendre. Après, comme si on lui avait ouvert un ailleurs imaginaire, le fantôme se disloque et disparaît tel un enchantement. Brusquement, il n'y a plus de détail, plus rien qu'une image manquant de relief. Tout devient sombre. Le noir absolu cède progressivement sa place à une obscurité plus familière. Les sens de Georges s'éveillent un à un, le ramenant doucement à la réalité de sa chambre.
Les contours familiers commencèrent à se dessiner au milieu de la pénombre, chassant les derniers vestiges de ce cauchemar oppressant. Le garçon sentit son cœur battre la chamade, tandis que la réalité reprenait lentement ses droits. Il sursauta et sentit un frisson parcourir son corps. Il transpirait beaucoup. Une forte odeur désagréable s’exhalait par tous les pores de sa peau. Il avait le sentiment d'avoir été plongé au fond d’un gouffre profond dont il peinait à sortir. Il était encore tôt, donc il devait retourner au sommeil. Par précaution, il se coucha dans un divan, le lit se révélant maudit. L'obscurité se dissipa petit à petit, laissant place à la douce lumière de l'aube. Il perçut par la fenêtre un rai de soleil doux et tendre, pareil à une mère aimante. Toutefois, il comprit que, pour l'instant, c'en était fini avec l’hallucination.
Le lendemain, l'esprit encore embrumé par les images de la nuit, Georges se rendit chez le curé. Le presbytère, avec ses murs de pierre patinés par le temps, lui semblait être un havre de paix après la tourmente nocturne. L'odeur d'encens et de cire qui flottait dans l'air le rassurait, comme si elle pouvait éloigner les ombres qui le hantaient. Il raconta son inquiétante nuit, à voix basse. Il conclut sa confession en évoquant son inquiétude.
— Est-ce que vous aviez un crucifix au-dessus de votre lit ? demanda le Père.
— Oui. Nous sommes une famille de pratiquants.
— Je le sais, je vous vois chaque dimanche à l’église.
— Donc, d'après votre saint avis, serait-ce le Diable qui m’aurait rendu visite hier soir ?
— Non, ne vous en faites pas. C’est quelque chose de courant à votre âge. Les médecins appellent cela une frayeur nocturne, une « pavor nocturnus », comme on dit en latin. Ce n'est pas grave. La croix vous a protégé du mauvais sort. Je vous conseille de prier avec encore plus de ferveur.
Un soupir de soulagement s'échappa des lèvres du garçon. Il se sentait soudainement léger, sachant que ce songe n'était qu'une manifestation normale de son imagination. Malgré son assurance, le prêtre s'empressa de se signer à plusieurs reprises, exprimant son trouble. Cela ne mangeait pas de pain. On ne pouvait jamais être assez prudent. Les jours passèrent et l’oubli fit son œuvre, laissant derrière lui les terreurs de la nuit. Pourtant, parfois, au fin fond des recoins sombres de sa mémoire, Georges entendait l'écho lointain de cette voix spectrale : « Un jour, tu seras à moi ». Ces mots, telle une prophétie suspendue, attendaient patiemment leur heure. Le dimanche suivant, à l'église, Georges observa attentivement, pendant le sermon, les vitraux colorés par Amaut de Moles. Les figures saintes semblaient le regarder avec une nouvelle intensité. Il remarqua des détails qu'il n'avait jamais vus auparavant : l'expression douloureuse sur le visage du Christ, la lueur d'espoir dans les yeux de la Vierge Marie. Ces images sacrées le réconfortaient, comme si elles formaient un rempart contre les ténèbres qui l'avaient hanté. Cependant, au fond de lui, une petite voix lui murmurait que ce n'était peut-être qu'une illusion, un fragile bouclier contre des forces qu'il ne comprenait pas encore.
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Chapitre 11 : Le-Livre-Interdit-0608240049
C’était un matin ensoleillé, les rayons jouaient à cache-cache à travers les rideaux de la chambre. De temps à autre, ils éclairaient le visage de Georges. Il était désormais âgé de treize ans. Celui-ci était plongé dans un roman. Les paroles dansaient devant ses yeux attentifs, tissant un fil invisible entre le papier et son âme. Les pages devenaient des compagnes fidèles, les seules à comprendre les tourments qui l’habitaient. Il apprenait à se protéger de la vie en se construisant une forteresse de lettres. Ainsi, grâce à ce rempart, il échappait à la cruauté du monde extérieur. René entra à l’improviste.
Il proféra une salve de paroles sèches et aiguës qui résonnèrent jusqu’au fond de la pièce. Pour crier ainsi, il n'éprouvait pas le besoin d’avoir un mégaphone.
— Encore avec des bouquins. Tu n’as pas d’autre chose à faire d’utile. Donne-le-moi.
Le fils sursauta. Il ferma "Le Meilleur des Mondes" et le tendit.
— Idiot ou pas, ils m’ont sauvé. Je ne les échangerais pour rien au monde.
— Je te le rendrai après que tu auras nettoyé la cuisine. Récurer les casseroles te sera plus profitable que de te dégénérer le cerveau avec des mots inutiles.
Il claqua la porte d’un coup sec. Il ne plaisantait pas quand il s'agissait de l'entretien de la maison.
Georges soupira, résigné à sa tâche. Depuis son plus jeune âge, il avait appris que la propreté était une vertu cardinale dans leur foyer, une règle aussi immuable que les lois de la physique. Alors qu'il se dirigeait vers la cuisine, un chiffon à la main, il ne put s'empêcher de penser à quel point cette obsession du nettoyage contrastait avec le désordre émotionnel qui régnait dans l’esprit de son père. L’appartement devait être propre. Les verres devaient être aussi nets et alignés que les soldats lors de la remise des képis. Les serviettes sur la table devaient resplendir d’une blancheur immaculée.
Lorsqu’il eut fini son ouvrage, il demanda à récupérer son bien.
— Je l’ai jeté à la poubelle. La littérature n’a pas sa place chez nous. Les éboueurs le récupéreront demain soir.
— Mais, pourquoi ?
— C’est l’œuvre du diable.
— Papa, s’il te plaît.
— Non. Il n’y a pas de discussion.
Cette attitude de René était la conséquence d’une enfance difficile et d’une éducation rigide. Il voyait dans le travail manuel la seule voie vers une vie respectable. Les livres, à ses yeux, n'étaient qu'une distraction futile, voire dangereuse, susceptible de détourner quiconque du « droit chemin ». Sa propre frustration face à une vie de labeur et son incapacité à comprendre le monde changeant qui l'entourait se manifestaient par un besoin obsessionnel de contrôle sur son foyer. La lecture représentait non seulement une rébellion contre son autorité, mais aussi un rappel douloureux de ses propres rêves abandonnés et de son sentiment d'inadéquation dans une société en pleine mutation.
*
Le soir, l’esprit de l’enfant bouillonnait d'émotions contradictoires, pareil à un tumulte de questions sans aucune réponse. Pourquoi diable son père n’aimait pas Aldous Huxley ? Comment pouvait-il juger un écrivain sans même connaître son existence ? Il se promit d’en parler à sa mère le lendemain.
*
Lors du petit-déjeuner, le soleil filtrait à travers les rideaux de la cuisine. Alors que Georges s'installait à la table, une tension palpable flottait dans l'air. Les événements de la veille pesaient sur ses épaules. Encore troublé par la colère paternelle, l’enfant ne pouvait s'empêcher de se demander ce que la journée lui réservait. Il questionna Rosa. D’abord, elle parut hésitante, comme si elle pesait ses mots avant de les laisser échapper. Puis, elle finit par dévoiler l’affaire. Redoutant les effets de la littérature, ne sachant pas quoi penser, il avait demandé conseil au curé. En 1965, son avis prévalait. Celui-ci avait rendu son verdict. Le "Meilleur des Mondes" était un roman obscène.
Après un moment de réflexion et de débats intérieurs, Georges prit la décision de se rendre chez l’abbé, espérant obtenir des éclaircissements.
En arrivant au presbytère, derrière une haie, il aperçut le prélat.
Son aube élimée témoignait d'années de service dévoué, contrastant avec l'austérité imposante du bâtiment derrière lui. L’adolescent hésita un instant avant de s'approcher. Le prêtre, sentant une présence, leva les yeux de son ouvrage. Son regard, à la fois bienveillant et inquisiteur, se posa sur le jeune visiteur. Un léger sourire éclaira son visage marqué par le temps, invitant Georges à s'exprimer. Rassemblant son courage, celui-ci fit un pas en avant et, d'une voix qu'il espérait assurée, brisa le silence.
— Bonjour, puis-je vous parler, mon Père.
— Bonjour à toi, mon fils. Que puis-je pour toi ? Qu'est-ce qui t'amène ici, mon enfant ? Veux-tu te confesser ? C'est dimanche, tu sais.
— Je ne cherche pas une confession.
— Entrons, nous serons mieux à l’intérieur pour discuter.
Ils s’assirent à une table. L'atmosphère était imprégnée d'une senteur singulière, un encens à la fois âpre et fétide. L’air autour se dégradait, chaud et humide. Après avoir été informé de l’affaire du livre, l’abbé demanda :
— En quoi est-ce que cela me concerne ?
— Ma mère m'a dit que vous aviez servi de conseil.
— Et alors ?
— Je ne suis pas d’accord avec vous.
— Je ne me rappelle plus quel était le titre. Quel est-il ?
— Celui qui a été jeté ?
— Oui.
— Le "Meilleur des Mondes".
— Qu’est-ce qui te plaît tant dans l’ouvrage ?
— Il dépeint une société futuriste.
— Je t’invite plutôt à lire "Les Évangiles".
— D’accord, je le ferai.
— Es-tu sincère ?
— Oui.
— Je vais te montrer que l’église aide son prochain. Je vais aller chercher ton roman. Où se trouve-t-il ?
— Dans notre poubelle. Je ne vous accompagnerai pas. J’ai trop peur.
L'abbé quitta le presbytère d'un pas décidé, se dirigeant vers l'immeuble de Georges. Le temps pressait ; au loin, le grondement familier du camion des éboueurs résonnait déjà dans les rues du quartier. Arrivé devant la poubelle, il souleva le couvercle d'un geste furtif. Ses yeux scrutèrent l'intérieur jusqu'à ce qu'ils repèrent l’objet convoité, gisant au fond tel un trésor oublié. D'un mouvement habile, il saisit le rebord de sa soutane, improvisant une poche dans laquelle il glissa discrètement l'ouvrage. Celui-ci changea de mains au presbytère, passant du prêtre à l'enfant dans un échange silencieux chargé de complicité.
Cependant, cette action ne resta pas sans conséquence. Le lendemain soir, lorsque Georges franchit le seuil de sa maison après l'école, le visage tendu de Rosa l'accueillit. Sa voix trahissait une inquiétude palpable lorsqu'elle annonça :
— Papa veut te parler, il faut que tu ailles le voir tout de suite. Monseigneur est venu.
À la voix de sa mère, l’enfant comprit à l’instant que quelque chose n’allait pas. S’il avait eu du courage, il aurait pris les jambes à son cou et se serait enfui. S’enfuir pour aller où ? Que se passerait-il s’il revenait ? René serait capable de l’envoyer en pension chez les frères. Non, plutôt mourir. Il ne pouvait pas reculer.
Le cœur de Georges battait la chamade alors qu'il entendait les bruits familiers de bricolage qui s'échappaient de la chambre. Il s'arrêta un instant devant la porte close, prenant une profonde inspiration pour rassembler son courage. Il savait que derrière cette barrière de bois se jouait peut-être l'avenir de sa passion pour la lecture. Les doigts tremblants, il posa la main sur la poignée, hésitant une dernière fois avant de pénétrer dans l'antre paternelle. L'odeur âcre de métal et d'huile l'assaillit immédiatement, mêlée à la tension palpable qui saturait l'air.
L’homme enleva le morceau de fer sur l’étau qu’il venait de percer. Au début, René paraissait calme.
— Pourquoi avoir fait intervenir monsieur le curé ?
Puis, il gifla Georges. Celui-ci, en se redressant, vit que sa chemise était couverte de sang.
*
Après l’incident, la tension qui régnait dans la maison était palpable, comme un nuage orageux prêt à éclater à tout moment. Rosa, prise entre son amour pour son fils et sa loyauté envers son mari, se sentait déchirée. Elle observait silencieusement le conflit qui se dessinait, cherchant désespérément un moyen de réconcilier les deux êtres qu'elle aimait le plus au monde. Au fil des semaines, l'atmosphère dans la maison devenait de plus en plus oppressante. Le père, loin de s'adoucir, semblait se raidir davantage face à la passion persistante de Georges pour la lecture. Chaque livre découvert devenait prétexte à une nouvelle confrontation, plus violente que la précédente. La surveillance s’accrut. Les fouilles de la chambre augmentèrent régulièrement à la recherche du moindre bout de papier imprimé. Ses règles devinrent plus strictes, les punitions plus sévères. Les repas familiaux se transformèrent en interrogatoires tendus. L'obsession de René pour le contrôle atteignit son paroxysme lorsqu'il interdit à son fils de fréquenter la bibliothèque de l'école. Il alla jusqu'à contacter les enseignants pour s'assurer que Georges n'ait accès à aucun livre en dehors du programme scolaire. La maison, autrefois refuge, se transforma peu à peu en une prison intellectuelle, où même les pensées paraissaient surveillées.
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Chapitre 12 : L'homme Ă la Balafre-0608240048
La jeunesse possède une magie particulière, une capacité innée à transcender les tourments et les peurs qui hantent les adultes. Georges fit l'expérience de quelques nuits agitées, à l’intérieur desquelles les ombres de ses mauvais rêves paraissaient encore danser dans les coins de sa chambre. Pourtant, au matin, lorsqu’il se levait, il retrouvait une fraîcheur d'esprit. Ses angoisses nocturnes s'évanouissaient telle la brume au lever du soleil. Cette possibilité de se libérer rapidement du poids des soucis, voilà ce qui le rendait si remarquable. La résilience, l’aptitude à se relever après chaque chute, devrait être des leçons précieuses que même les adultes pourraient méditer.
Le fil du temps passa donc, comme une trame invisible, liant les moments de quiétude aux vestiges des cauchemars au fond de la vie du garçon. Ce fut ainsi que tous les jeudis, la famille Roche avait installé une routine. La mère et les enfants partageaient une omelette aux pommes de terre. Un peu plus tard, les deux frères, accompagnés de Rosa, chaussés de leurs patins à roulettes, se rendaient chez les grands-parents maternels, une tradition hebdomadaire bien ancrée. Joseph, le grand-père, incarnait à lui seul une saga vivante. Anciennement maire anarchiste de Figueras, élu par la voix du peuple, il s'était ensuite engagé au sein de la division 26 de la colonne Durruti, bravant les remous de la guerre civile espagnole. Après la chute de la République, il avait trouvé refuge au plus profond des tranquilles contrées du Gers, escorté de sa femme Mercedes et de leur fille. Le vieil homme portait avec lui les cicatrices d'un passé tumultueux, mais également la promesse d'un horizon serein pour les générations futures.
Cependant, la quiétude de la promenade paisible s'immisçant dans les pousterles fut un jour rompue par une bien étrange expérience. Tout commença comme à son habitude : Rosa, tourmentée par l’histoire de la Résistance française, décida de se rendre rue Lamartine, où avait été imprimé Le Chant des partisans. Elle narra les récits du passé, éveillant ainsi l'intérêt de Patrick pour une figurine représentant un soldat de plomb portant fièrement un drapeau, qu’il avait repérée à l’intérieur d’un magasin. Lorsqu’ils arrivèrent chez les grands-parents, un homme au visage marqué par les épreuves et la sagesse du temps accueillit la famille Roche. Son aura, empreinte de la majesté d'un vétéran, évoquait le dédain et la fatigue d'une longue bataille.
Comme de coutume, tous entrèrent dans une grande salle à manger. Les deux frères déposèrent leurs patins à roulettes sous une table. Rosa sortit au beau milieu du jardin afin de discuter avec une voisine. La chaleur du foyer enveloppait la pièce pendant que tous se rassemblaient pour une journée ordinaire. L’ancien anarchiste, assis dans son fauteuil favori près de la cheminée, tenait entre ses mains un vieux volume au dos craquelé. Il ouvrit l’ouvrage, dévoilant des lignes écrites avec une élégance intemporelle.
— Mes chers petits, je vais vous emmener au travers des pages de mes romans préférés.
Les enfants étaient installés à ses côtés, leurs yeux brillaient d'anticipation. Ils étaient captivés, suspendant leur souffle alors que le conteur lisait à voix haute avec un fort accent catalan. Le premier livre était un recueil de contes et légendes du monde entier.
Le vieil Espagnol raconta avec passion des sagas de héros et d'aventuriers, de créatures fantastiques et de récits extraordinaires. Patrick et Georges étaient transportés, leurs imaginations prenant des envols à chaque mot prononcé. Ensuite, l’aïeul sortit un roman classique de sa collection. Il parla de l'importance de la littérature dans la compréhension de l'histoire et de l’évolution des sociétés au travers d’un univers où l’anarchie serait au pouvoir. Les personnages et les dilemmes moraux captivaient l'attention des garçons, les poussant à réfléchir profondément sur les questions récurrentes des inégalités dans le monde capitaliste. L’après-midi se prolongea au fil d’une ambiance empreinte de magie. Joseph partagea des extraits de poèmes, de pièces de théâtre et même quelques passages de ses propres écrits en catalan. Soudain, on entendit une personne frapper à la porte. Le patriarche fit un pas en avant et demanda :
— Qui est là ?
— C'est Maurice ! Ouvrez-moi !
— Je viens ouvrir.
Il y avait deux hommes. Maurice, un Français à l'accent parisien, et une autre personne, plus discrète. Georges l'examina. Il semblait avoir de trente à quarante ans et avait un teint plutôt basané. Quelle pouvait être sa nationalité ? Il aurait pu être Argentin ou Espagnol, mais pas Chilien, car sa carnation n'était pas assez sombre. Un mystère flottait autour de ce bel homme de haute taille, brun de poil. Cependant, il avait une particularité sur sa pommette saillante ; il portait une balafre d'une dizaine de centimètres sur le côté droit du nez. Celle-ci courait entre le front et le menton. Il se la touchait sans arrêt. Elle paraissait le démanger. Sur son visage, il y avait bien de la souffrance. Il était impossible pour l’enfant d'en savoir la cause. Moi, oui, car je ne suis rien de moins qu'un devin. Une balle de fusil lui avait traversé la joue de part en part à la bataille du Sègre.
Quand l'inconnu regarda l’aîné des Roche de son œil sombre, celui-ci détourna la tête. C'est alors que Maurice écarta délicatement le garçon qui se trouvait sur son chemin et pénétra avec son compagnon à l’intérieur du salon.
L’hôte engagea la discussion. Il s'adressa au Français, qu'il paraissait connaître.
— Bonjour, comment allez-vous ? Avez-vous fait bon voyage depuis Paris ?
— Bonjour, excellent, merci, et en toute discrétion. Je vous présente Pablo, celui dont je vous ai parlé et qui sera notre agent infiltré en Espagne.
— Buenos dias, je vous attendais, dit Joseph.
— Nous voici pour l'opération Blanco, murmura Maurice à voix basse. Je ne veux pas prendre de risque. Pourrait-on discuter en toute sécurité ?
— Oui, j'ai pris mes précautions. J'ai tout mis en œuvre afin que votre visite demeure secrète. Soyez assurés qu’aucun indiscret ne sera informé de notre conversation.
— Et les gosses ? questionna le Parisien.
— Je vais m'en occuper.
Le grand-père demanda aux deux frères de rejoindre Rosa dans le jardin. Il donna comme raison que c'était une discussion entre adultes et que cela ne les intéressait pas. Les garçons firent ce qui leur avait été demandé.
Une fois qu'ils furent sortis, l’aïeul s'adressa aux hommes.
— Nous pouvons parler sans crainte maintenant.
— Ah, très bien. Comme convenu, je vous laisse mettre au point l'opération Blanco. Je m'absente dans le but de rendre visite à ma vieille mère. C'est ma couverture, reprit Maurice avec un sourire. Je file. Je reviendrai dans une heure.
— Je crois que nous aurons terminé. Ne voulez-vous pas prendre un café ou un verre de brandy Fundador avant de partir ?
— Non, merci, je dois y aller, répondit Maurice.
— Et vous, Pablo ? Voulez-vous boire quelque chose ?
Celui-ci fit non avec la tête. Il lissa le pli de sa chemise et se retoucha le visage.
— Mes sincères salutations à votre mère, dit l’hôte à Maurice en le raccompagnant à l’entrée.
— Je n'y manquerai pas. À tout à l'heure. Travaillez bien.
— À tout à l'heure, rétorqua le vieil anarchiste.
Le Français sortit aussitôt de l'appartement. L’homme à la balafre était immobile tel un hibou. Il n'avait rien dit depuis le début et fixait l’hôte de ses yeux perçants.
L’aîné des Roche entra dans le jardin puis revint sur ses pas. Il se mit contre la porte et colla son oreille au trou de la serrure. Il écoutait la discussion.
— Souhaitez-vous retourner en Catalogne, camarade ? demanda Pablo d'une voix douce. Je sais que vous êtes un amateur de corridas. Cela doit vous manquer.
— Pour l'instant, c'est difficile. Ce pays me manque, comme vous le dites, en effet. J'espère y revenir lorsque le contexte sera plus favorable. Toutefois, l'affaire qui nous occupe est sérieuse. Asseyons-nous et parlons.
— C'est une affaire sérieuse, j'en conviens. Je vous écoute. Je suis venu pour cela.
— Vous le savez, nous avons un ami de la cause qui vous attend à Madrid. C'est un directeur de presse. Il vous embauchera au sein de son entreprise. Ce sera votre couverture. Vous serez un ouvrier du livre sous une fausse identité, bien entendu.
— Cela marche, camarade, je connais bien ce métier.
— C'est la raison qui nous a fait vous choisir.
— Bien.
— Voilà, vous aurez à…
Joseph s'arrêta de parler. Il y eut un long silence entre les deux hommes. D'évidence, le sixième sens l'avait prévenu qu'une oreille indiscrète les écoutait. Quand on mène une double vie secrète, on se trouve rapidement des réflexes de bêtes traquées. On est toujours aux abois. Il se leva et s'approcha de la porte du jardin qu'il ouvrit d'un coup. Il regarda sévèrement l'enfant et, d'un ton mystérieux et sentencieux, il lui demanda de ne plus épier la discussion et de rejoindre son frère et sa mère. Celui-ci obéit. Le petit garçon referma la porte et laissa les adultes seuls, discutant à voix basse, en espagnol, tels des conspirateurs. Quelque temps plus tard, Maurice revint chercher l’homme à la balafre et les inconnus disparurent comme ils étaient arrivés.
Pour Georges, la fin de la journée fut placée sous le signe de l'irritation de ne pas avoir entendu une discussion révélant de nombreux secrets. Tandis que le soir, il regagnait sa chambre, il ruminait tout ce qu'il avait entrevu et regrettait de n'avoir rien compris. Il était impatient de savoir le fin mot de cette histoire. Il conservera en mémoire l'image de l'homme à la balafre. Devenu adolescent, il recroisera la route de Pablo. Mais cela est une autre anecdote que je vous conterai dans un autre chapitre. Il est judicieux de ne pas ranger au placard les souvenirs qui vous marquent.
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